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Faire vivre les valeurs de la République dans les formations Jeunesse et Sport.

Article Actualités du Pôle EMPLOI FORMATION CONCOURS 21/04/2015

Dans le cadre de la mobilisation impulsée par Jean-François CORDET, Préfet de la région Nord – Pas-de-Calais, Préfet du Nord pour mutualiser les analyses, les expériences, les propositions et mettre en œuvre les premières mesures décidées lors du comité interministériel sur l’égalité et la citoyenneté du 6 mars 2015 suite aux attentats des 7, 8 et 9 janvier...

... La DRJSCS du Nord – Pas-de-Calais entreprend d’interroger le contenu des formations dont elle assure la certification dans le domaine de l’animation et du sport.

L’interview de Christine PEGNA formatrice pour adulte, illustre l’importance de cet enjeu et trace des perspectives pour agir.

Christine PEGNA, tu es formatrice pour adultes depuis 15 ans, tu es diplômée d’une maîtrise de psychopathologie et d’un master 2 ingénierie de la formation. Et tu as pris l’initiative, avec l’accord des organismes de formation, d’évoquer les attentats de début d’année avec de futurs animateurs socio-éducatifs et éducateurs sportifs.

Oui, en effet. J’ai abordé en formation pendant 3 jours consécutifs -les 12, 13 et 14 janvier 2015- les attentats en France et plus particulièrement le mouvement citoyen fort et remarquable qui s’en est suivi : la liberté d’expression a été défendue et criée silencieusement avec force par des milliers de gens partout en France.

Les stagiaires concernés sont actuellement en formation BP JEPS (1) . Dans ces groupes de spécialités différentes se trouvent des jeunes de 18 ans à 30 ans environ qui se forment à animer et à participer à l’éducation de tous, pour tous, avec tous.

Quelles postures ont ces stagiaires face à ces évènements ?

Les stagiaires avec qui j’ai échangé ont pour certains participé à la marche citoyenne du 11 janvier, ont affiché sur leur page Facebook : « je suis Charlie », ont regardé avec une lourde fascination la télévision pendant des heures, retranscrivant souvent en direct les évènements depuis le 7 janvier 2015.

Pour d’autres, les discours sont vifs. Bien que condamnant les actes terroristes, des sentiments d’incompréhension et de colère demeurent. Sont évoqués par ces stagiaires, l’insulte à la religion, la provocation jugée inutile et réitérée des caricatures blasphémant ce en quoi ils croient ou non, l’humoriste Dieudonné et le sentiment d’une liberté d’expression à deux vitesses, l’incompréhension de la portée du message « je suis Charlie ».

Comment as-tu réagis ?

Je me suis retrouvée en tant que professionnelle -et citoyenne- devant des questionnements éthiques : Comment permettre à ces jeunes de conscientiser, de raisonner, de débattre avec force d’arguments ? Comment élever pour certains la nonchalance intellectuelle dans laquelle ils semblent se laisser bien vite glisser, et dont l’expression la plus saisissante se résume à être « pour » ou « contre » les caricatures de Charlie Hebdo, à « être Charlie » ou « ne pas être Charlie » sans comprendre les enjeux de ces « opinions » ?

Et si l’on parle de l’endoctrinement de jeunes afin de les instrumentaliser pour des actes terroristes, qu’en est-il de la facilité avec laquelle ces jeunes en formation épousent des messages, quels qu’ils soient, sans poser de sens ?

Pourtant, ces jeunes avaient envie de comprendre, ou j’ose le dire, BESOIN de comprendre les valeurs démocratiques qui sont fortement évoquées ces derniers jours.

Comment la liberté d’expression et plus largement les valeurs de la République sont-elles perçues en
« temps normal » ?

La plupart n’y pensent pas en temps normal. Ils n’ont pas eu à conquérir ces valeurs, ces principes. Ils ne se rendent pas compte que leurs discours, parfois vifs, sont justement possibles grâce à la liberté d’expression.

Aussi, si nous vivons dans un pays démocratique, il n’y a pas toujours de moments aussi forts que ces derniers jours pour évoquer concrètement, les valeurs républicaines qui fondent notre pays. La liberté d’expression a été bafouée par des actes d’une très grande violence dans une volonté de destruction symbolique de cette valeur fondatrice.
Personne ne m’a semblé insensible à ce qui s’est passé. Toutefois, cela a suscité des discours tranchés, largement colorés par des émotions et non par la raison. Des opinions, des avis ont été donnés mais pas de réflexions argumentées, de pensées construites autour des valeurs républicaines.

Alors comment comprennent-ils la liberté d’expression lorsqu’elle est poussée à l’extrême, c’est-à-dire à la satire voire au blasphème ?

Ils sont heurtés et ont tendance à la remettre en question parce que, pour certains, ce n’est pas dans leur culture, leur histoire, notamment pour ceux qui ont une croyance religieuse, quelle qu’elle soit. Ils ont un sentiment de non-respect de ce qui est sacré pour eux.

Pourtant tu dis que certains avaient affiché sur leur Facebook « je suis Charlie »…..

Oui, c’est le cas. Mais dans les discussions, quand j’ai essayé d’aller plus loin que ce message, cela s’est résumé à être « pour » ou « contre ».

Pris au premier degré ce ne sont que des mots. Le sens et la symbolique sont au-delà du message. AUCUN n’a su dire ce qu’est la satire. AUCUN n’a su dire le contexte politique ou sociétal des caricatures. AUCUN n’a su dire pourquoi l’humoriste Dieudonné a été condamné et non Charlie Hebdo. AUCUN STAGIAIRE, soit 54 jeunes, n’a su me dire ce qu’est la liberté d’expression. AUCUN n’a su dire les limites de la liberté d’expression. AUCUN n’a su dire l’origine historique de la liberté d’expression…Même lorsque j’ai écrit au tableau « 1789 » et « 1948 », je n’ai reçu, dans les 3 groupes…qu’un silence vide…

Ecrire un message ou son contraire n’est rien d’autre que du « prêt-à-penser » qui a l’avantage d’être rapidement assimilable, tout en répondant au besoin d’avoir forcément un avis. C’est une sorte de paresse intellectuelle. Accepter le doute, attendre de comprendre, construire un raisonnement, chercher à savoir c’est alors trop long…

D’où l’intérêt pour le plagiat. C’est plus facile, plus rapide et ça rapporte un diplôme ! Le doute de Pascal et la dialectique de Platon ne sont plus de mise.

Le goût de réfléchir s’apprend ou doit être réappris. Réfléchir prend du temps parce que cela suppose d’accepter, au moins un temps, de ne pas avoir de réponses. Cela présuppose de passer par une phase de doute, qui n’est pas vécue comme salutaire mais comme un inconfort psychologique à éviter.

Or, les moyens de communications actuels, rapides ou carrément instantanés, le flot important d’informations que l’on peut trouver en un simple clic sur internet nous inscrivent plus facilement dans une culture du moindre effort cognitif, de l’immédiateté. Le copier-coller de la pensée d’un autre est forcément plus rapide….mais copier n’élève personne.

Les stagiaires qui font du plagiat ne se forment pas, ne s’élèvent pas puisqu’ils ne raisonnent pas, ne conscientisent pas. Le plagiat répond à la même logique que le prêt-à-penser que j’évoquais tout à l’heure : porter paresseusement ce qui appartient à un autre, et tant pis si le costume est trop grand ou trop serré !

Dès lors, quand on les oblige à argumenter, leur posture s’effondre parce qu’en dehors d’un avis tranché, ou d’un copier-coller de la pensée d’un autre, il n’y a plus rien.

Paradoxalement, dans mon expérience de formatrice, c’est pourtant quand ils acceptent de ne pas savoir que l’on peut commencer à former ces jeunes. Quand ils acceptent de se mettre en danger, de se dénuder en abandonnant le costume d’un autre.

Au cours de ton expérience professionnelle, tu as vu quelque chose changer dans nos formations ? C’est tout de même inquiétant. Nous avons là de futurs animateurs-éducateurs populaires….

Pour ce qui concerne des changements dans les formations, les nouvelles technologies ont forcément changé le rapport au savoir. Mais pas uniquement. La conjoncture économique rend la projection vers l’avenir fragile, floue pour ces jeunes voire très jeunes stagiaires. Du coup, l’entrée en formation devient une fin en soi, alors qu’elle n’est qu’une étape de leur insertion. Au début de leur parcours de formation, ce n’est pas savoir, apprendre ou encore se professionnaliser qui constitue l’enjeu pour eux mais avoir un diplôme. C’est notre rôle de les amener plus loin.

Je comprends que le retour que je fais des propos des stagiaires puisse inquiéter. Toutefois, les discours sur les niveaux DES JEPS (2) et DE JEPS (3) sont différents car ils sont plus âgés, plus matures, plus expérimentés aussi. Certains des stagiaires BP JEPS dont je parle ont à peine 18 ans…..En outre c’est notre travail de les former, de les guider.

Les accompagner dans leur citoyenneté un peu passive et parfois clairement -hélas- superficielle, c’est alors pouvoir poser des mots et du sens là où il n’y a que des émotions et/ou des avis tranchés. Expliquer le droit au blasphème et pourtant respecter, reconnaitre le droit de croyance, d’opinion et de religion. Expliquer les textes fondateurs de la république et par là même la notion de liberté d’expression et plus encore de démocratie. Expliquer les limites de la liberté d’expression et de ce fait, les propos racistes, antisémites, homophobes, l’incitation à la haine, le négationnisme, l’apologie du terrorisme. Expliquer la satire dans son expression caricaturale. Evoquer l’histoire de leur pays, le siècle des Lumières jusqu’à remonter à l’inquisition et plus récemment au nazisme…

Comment ont-ils réagis à tes explications ?

Les jeunes étaient silencieux….D’un silence, plein...de réflexions, « d’inter-dits » préparant les mots à suivre, ou plus vraisemblablement une réflexion profonde bousculant toute flemme intellectuelle ou toute représentation stéréotypée.

C’est comme si leurs pensées s’étaient vidées de leurs certitudes et s’étaient remplies d’une pensée plus flexible, de doutes acceptables.

Certains m’ont remercié discrètement en sortant de l’intervention. J’ai été surprise sur le coup mais finalement je pense qu’ils avaient tout simplement besoin qu’on les aide à comprendre. C’est dans ces moments de formation que l’action de se former c’est aussi, sans s’en rendre compte, se transformer et laisser derrière soi des certitudes dont on a plus besoin.

A Lille, le 20 mars 2015

Interview de Christine PEGNA par Christian KIRBILLER, CEPJ.

1- BPJEPS : Brevet Professionnel de la Jeunesse, de l’Education Populaire et du Sport. Brevet de niveau IV.
2- DESJEPS : Diplôme d’Etat Supérieur de la Jeunesse de l’éducation Populaire des Sports. Diplôme de niveau II.
3- DEJEPS : Diplôme d’Etat de la Jeunesse de l’Education et des Sports. Diplôme de niveau III.